Soleil intérieur

Assise sur son canapé, les yeux fermés, un doux sourire sur les lèvres, Audrey était ailleurs. Depuis quelques temps, elle avait acquis la capacité de changer rapidement son niveau de conscience pour dériver dans un état de bien-être qui l’étonnait à chaque fois. Elle pouvait rappeler ce sentiment de complétude en quelques minutes. Certains morceaux de musique accéléraient le processus de manière prodigieuse et en quelques instants, elle se voyait, sorte d’avatar, en suspension dans l’atmosphère. Son corps, d’abord présenté en étoile comme celui de l’homme de Vitruve, tournait devant elle, souple, sensuel, sans aucune lourdeur. Puis elle flottait dans l’air, totalement libre sans aucune entrave, aucune attente, aucune déception, aucune culpabilité, seulement cet irrésistible mouvement circulaire et ascendant dans cet air tiède qui la soutenait dans l’invisible. Tout était doux, chaud et totalement fluide. Même si le décrochage était parfois difficile tellement ce sentiment de paix absolue était fort, ce shoot de drogue virtuelle était devenu sa centrale d’énergie et son arme de destruction massive en cas d’idées noires.
Audrey regardait au loin devant elle. Elle ne réalisait pas qu’elle était au Népal en hauteur dans les Annapurna devant une grotte cachée par une cascade. Seule avec son guide resté juste un peu plus bas, elle contemplait la vallée brumeuse que le soleil commençait à réchauffer. Quelque chose lui semblait irréel, elle se sentait extrêmement vivante et en même temps en complet décalage sans pouvoir expliquer pourquoi. Elle ne connaissait pas du tout ce sentiment. Ce voyage était intense, les paysages, les rencontres, les efforts, les sensations, les odeurs, les couleurs, rien ne la laissait indifférente. Elle gardait notamment en elle ce souvenir de marche, dans le lit du fleuve Kali Gandaki, au pied des montagnes majestueuses du Dhaulagiri et des Annapurna, dans une lumière dont la limpidité n’existait nulle part ailleurs. Elle s’était sentie minuscule, sans importance, devant cette nature
Le regard vers l’azur, Audrey était émerveillée par la couleur de la mer. On aurait dit que les rayons du soleil se fracassaient sur cette masse dense, profonde, mystérieuse. Tout semblait absorbé. Même si elle aimait cette vue sur la Méditerranée, Audrey ressentait en même temps un poids sur le coeur. Elle trouvait que cela renvoyait les Humains à un sentiment aigu d’absurdité. Le soleil d’été était bien trop féroce pour ce grand mammifère terrestre. La torpeur gagnait les cerveaux et les corps, la volonté s’anéantissait toute seule, la vie n’avait plus aucun sens. Seule la sieste semblait sauver l’affaire en ce mois d’août sur la Côte.
Lundi, 6:00 heures du matin. Dans 30 minutes, départ pour l’internat. Le miroir reflète le visage d’une adolescente intriguée. La vie semble si bizarre, si étrange, Audrey comprend tout et rien à la fois. Les joues rebondies, elle ressemble à un bébé malgré ses 17 ans et la sévérité de ses jugements. Elle met du Ricil sur ses cils et vole une pièce de cinq francs dans la tirelire de son petit frère et fait une prière de rédemption en même temps. C’est promis, Audrey rendra tout au centuple mais les chocolatines du matin coutent si chères ! Il est trop tôt, pourquoi diable les humains imposent-ils cela à leurs enfants !
Le futur, que réservait le futur ? Audrey en avait ras le bol de ce confinement. Pas vraiment en fait, mais elle aimait bien répéter cela. En réalité, des moments d’absurdité totale l’assaillaient régulièrement, c’était bien clair. Elle oscillait entre un monde étrange ésotérique et la réalité brutale dans laquelle vivaient des millions de personnes des pays pauvres dans lesquels son ONG travaillait. L’espérance chevillée au corps, elle tenait bon, le coeur ouvert. Elle le savait bien, être triste n’arrangerait rien à l’affaire, autant se sentir milliardaire pour pouvoir aider les autres. Son ami Pierre lui avait bien redit, il fallait garder espoir.
Le temps filait malgré le confinement, cela devenait incompréhensible. Les heures de travail s’étalaient allègrement de 8:00 à 23:00 pour adapter tous les projets. Se réinventer en quelque sorte. Il s’agissait de développer une énergie optimiste et authentique, palpable par visio-conférence. Cela poussait à l’épuisement, et en même temps, l’envie de relever le défi l’emportait en permanence. Etrange combinaison qu’Audrey découvrait en elle. Sa bête noire restait ce manque d’activité physique qui devenait malsain. Elle avait beau faire 10 pompes triomphantes le matin, quelques exercices de gym par-ci par là, les mouvements à l’air libre lui manquaient. La liberté restait bien sa valeur cardinale.
Confinée depuis 19 jours, Audrey avait pris pour habitude de se mettre à la fenêtre vers 12:12 pour profiter de ce rayon chaud qui atterrissait chez elle. Le visage tourné vers le soleil, elle pensait aux rayons ultraviolet. Cela lui rappelait qu’adolescente, elle était réfractaire aux sciences physiques qui lui racontaient “le comment” alors qu’elle voulait comprendre “le pourquoi.” Seule l’Optique l’avait fascinée. Elle avait réalisé que le monde unique, uniforme, n’existait pas, que chaque individu filtrait la lumière à sa façon et en faisait une réalité distincte. Qu’au total, quand un humain fermait définitivement ses yeux, un monde disparaissait, son prisme unique ne serait pas remplacé. Douloureuse conclusion, un brin romantique, sur l’intensité de la vie et le trésor que représentait chacun. Mieux valait oublier tout cela et se faire tanner par le soleil de midi, tel un lézard hagard collé sur un mur blanc.
Il y a longtemps déjà, Audrey avait fait un rêve étrange et intense. Un rêve qu’elle revivait dès qu’elle voyait un piano à queue. Dans ce rêve, elle jouait l’adagio du concerto en sol majeur de Ravel de manière si fluide, son doigté était si léger et assuré, son émotion si pleine. C’était comme si le piano était sa langue maternelle, le rythme était naturel, évident. Au réveil, Audrey avait été très perturbée. Elle sentait qu’une partie d’elle-même savait parfaitement jouer du piano et se demandait comment accéder à cette partie savante mais inconsciente. Une nouvelle quête commençait alors.
Dans son rêve, elle s’imaginait les bras grand ouverts et le visage collé dans l’herbe, s’étourdissant des odeurs du printemps qu’elle avait failli manquer. Drapée dans sa robe légère, elle retournait son visage vers le soleil qui lui caressait les joues et venait faire danser mille couleurs sous ses paupières fermées. Elle respirait si pleinement que tout son cœur s’ouvrait. L’état de guerre sanitaire s’éloignait enfin.
Etouffante, cette situation était étouffante. Confinée depuis une semaine dans son appartement, Audrey avait mobilisé toutes ses idées pour s’occuper. Rattrapage de lectures en retard, méditations en tout genre, exercices de gym, danse dans le salon, nouvelles recettes de cuisine, cours à distance, audiobook à gogo, écriture, jeux avec le chat, tout y était passé, y compris les séries sur Netflix qui lui pompaient l’air. L’idée de s’évader, de se faire la malle, était devenue depuis hier soir sa seule obsession. Demain, elle passerait à l’acte et irait déambuler, clandestine, dans les rues sombres de Paris.