En transition (1)
Dehor
s la nuit était claire. Audrey regardait l’impasse depuis sa fenêtre l’esprit vide pour une fois. Elle était revenue à Paris la veille et les pompiers étaient arrivés en même temps qu’elle. Un homme ivre avait fracassé sa voiture dans l’impasse. Assez juste trouvait-elle, il avait choisi le bon endroit, un cul de sac, impasse Marie Benoist 12eme. Mais ce soir tout était calme en ce 31 décembre. Audrey avait allumé deux bougies pour célébrer le passage vers la nouvelle année. Elle était seule. En fait, non, à bien y réfléchir Audrey ne se sentait jamais seule, il y avait trop de monde dans sa tête et dans son coeur et au total les moments de solitude étaient pour elle plus des moments d’exaltation qu’autre chose. Elle était nostalgique parfois mais cela ne durait pas longtemps avant qu’elle ne trouve une pirouette pour renverser la situation mentalement. Il y avait cette urgence à inventer quelque chose d’incongru, quelque chose qui allait plus haut, qui créait une tension vitale. Elle ré-inventait les choses. Sauf en voyage souvent elle aurait aimé pouvoir partager ce qu’elle ressentait. Cela aurait peut-être été le même silence mais avec Lui, au creux de ses bras, sans mot dire (après moult discussions et rigolades). Au total, son imaginaire débridé était son meilleur compagnon mais également son pire ennemi, paradoxe qui posait souvent problème dans la vraie vie. Audrey le savait bien aussi.
…à suivre.
Mais la réalité Audrey en faisait son affaire. Elle avait bien compris que plus on se responsabilisait plus on était vivant. Pétrie de mille peurs, plus irraisonnées les unes que les autres (surtout ces sacrées bougies restées allumées qui allaient faire mourir tout le monde dans l’immeuble, bougies pourtant bien éteintes quand elle revenait sur ses pas pour vérifier), Audrey préférait avancer, même de travers. Personne n’aurait pu imaginer tous les marchandages intérieurs qu’elle devait déjouer et dépasser. Ces peurs, elle connaissait leur origine mais cela ne changeait rien, elles restaient ancrées, une sorte de vieux mammouth des cavernes à l’intérieur d’elle-même. Elle ne savait pas pourquoi mais c’était comme si elle ne grandissait pas à propos de certains sujets. Il était tard déjà, la nuit avait filé à bord de musiques et d’écriture, il était temps de rejoindre ses draps avant le levé du jour. En se couchant Audrey se disait que ce qui était bien tout de même c’est qu’elle se couchait presque toujours avec l’impatience du lendemain, pour prendre son café. Cette impatience était un signe de très bonne santé en tout genre selon elle. La vie était résolument très simple. Et puis demain, elle aurait sa valise à faire aussi. Départ pour l’Asie.
La valise d’Audrey était en fait quasiment prête avec toujours ses mêmes vêtements de missionnaire comme elle disait en rigolant s’imaginant avec mille chapelets autour du cou dans les couloirs des ministères de la santé. Son métier dans l’aide aux pays en développement paraissait excitant pour certains, illusoire pour d’autres, signe de fuite ou de névrose avancée pour d’autres encore. Elle s’en fichait totalement et ce type de questionnement avait été évacué de son esprit depuis bien longtemps. Audrey ne se sentait pas plus utile que les autres et n’espérait pas changer le monde sinon le sien. Au total, elle considérait qu’elle avait l’occupation qui lui convenait et un cercle de personnes autour d’elle qui lui convenait aussi. Généralement des gens positifs et ouverts en dehors de quelques caractériels qui réglaient leurs comptes avec le monde entier sous couvert d’aider les autres. Son métier lui demandait de maintenir son expertise toujours en mouvement et à jour et chaque nouveau pays d’intervention demandait à se réadapter avec humilité. En fait c’était étrange, ce qu’elle faisait lui semblait très naturel, cela devait être comme cela, et un jour elle mettrait en route son projet de pépinière d’agriculteurs au Brésil ou ailleurs et puis elle écrirait sous un grand arbre au bout d’une table envahie par les restes d’un repas animé avec famille et amis. Son rêve depuis toujours. Pour cela, sa stratégie était solide, elle allait gagner au loto et pourrait acheter des terres. Bon ok, elle n’avait pratiquement jamais acheté de billets de loterie mais cela allait changer c’est sur, d’ailleurs elle achèterait un billet au bar au coin de la rue avant de prendre l’avion.
Audrey n’arrivait pas à s’endormir. Elle venait de boucler son travail et sa valise. Demain elle partirait pour Phnom Penh. Elle était vidée et en partance. Au fond de son lit, Audrey trouvait que la vie avançait à son rythme assuré et tranquille et qu’au total elle faisait souvent l’erreur de croire que la vraie vie allait commencer bientôt, une autre vie, une vie d’équilibre, une vie de famille, une vie sans peur. Et puis tout d’un coup, elle se rappelait que non, le sang qui coulait dans ses veines ne reviendrait pas en arrière, pas une seule seconde, pas une seule goutte. Il n’y aurait qu’une vie et il fallait la vivre maintenant et pleinement. Et alors l’angoisse montait, la bataille commençait. En bout de course, combattant cet étouffement, Audrey se disait qu’il fallait être pragmatique, que compte tenu de la situation l’important était d’être le plus souvent en joie. Et là l’excitation renaissait, sans mesure, valsant avec tous les projets potentiels, des plus concrets aux plus irréalistes. L’élan revenait, la nuit serait blanche.
Le jour se levait sur les pistes de Roissy. La guerre contre le décalage horaire était déclarée. Pas de problème, Audrey avait appris à faire face. Pour l’instant elle suivait la file des voyageurs, êtres endormis et en transition. Contrôle des passeports, récupération des bagages puis sortie dans le froid. Toujours coupable en passant devant la douane, elle réussit cette fois -ci encore à passer tranquille. Il parait que c’était normal, un syndrome quelconque qui devait porter un nom à rallonge du style « syndrome du parfait innocent qui se sent coupable en passant devant les toilettes du commissariat ». De toutes les façons, elle avait anticipé comme d’habitude et donné toutes ses copies de DVD avant de quitter Phnom Penh donc basta, va bene et tutti quanti. Elle rêvait du moment où elle n’anticiperait plus rien, où elle deviendrait animal, où elle n’en ferait qu’à sa tête et déciderait elle même ce qui était grave ou pas. RER, taxi, RER, taxi ? Taxi cette fois -ci. Rien de grave.