En transition (4)

23b258a60408230d344a4daba92e9238Audrey n’arrivait pas à s’endormir. Elle venait de boucler son travail et sa valise. Demain elle partirait pour Phnom Penh. Elle était vidée et en partance. Au fond de son lit, Audrey trouvait que la vie avançait à son rythme assuré et tranquille et qu’au total elle faisait souvent l’erreur de croire que la vraie vie allait commencer bientôt, une autre vie, une vie d’équilibre, une vie de famille, une vie sans peur. Et puis tout d’un coup, elle se rappelait que non, le sang qui coulait dans ses veines ne reviendrait pas en arrière, pas une seule seconde, pas une seule goutte. Il n’y aurait qu’une vie et il fallait la vivre maintenant et pleinement. Et alors l’angoisse montait, la bataille commençait. En bout de course, combattant cet étouffement, Audrey se disait qu’il fallait être pragmatique, que compte tenu de la situation l’important était d’être le plus souvent en joie. Et là l’excitation renaissait, sans mesure, valsant avec tous les projets potentiels, des plus concrets aux plus irréalistes. L’élan revenait, la nuit serait blanche.

…à suivre.

En transition (5)

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La mission au Cambodge fut courte cette fois, à peine une semaine. Le temps de rencontrer les principaux partenaires, revoir les plannings, aplanir les relations au sein de l’équipe. Une bonne mission. Dans le vol retour Audrey pensait à la complainte des chiens qui aboyaient tous les soirs vers 17h30 à l’heure où commençait le trépas de leurs frères dans l’abattoir près du bureau de Phnom Penh. La peine de ces animaux l’avait poursuivie un bon moment mais dans l’avion elle était en suspension, loin de tout, un temps qui n’existait pas même sur sa montre et elle en ferait donc un mauvais souvenir. Elle était dans un A380 ce qui l’avait beaucoup inquiétée à l’aller. Ce gros truc allait s’écraser c’était sûr, elle aurait du prendre un autre vol. Les angoisses d’ »Iron Man » n’étaient rien par rapport aux siennes. Heureusement, elle avait pu appeler son père à la rescousse. Il lui avait dit que c’était l’avion le plus sûr du monde, le plus beau, le plus incroyable qu’il était allé l’espionner suffisamment à Toulouse pour le savoir, qu’elle pouvait partir tranquille, que c’était une grande chance. Bon, très bien, elle était montée dans l’avion bien plus rassurée et conclut que son père avait raison quand elle se réveilla après l’atterrissage, première fois, pas de bruit, oubli total.

…à suivre.

En transition (fin)

2848f20c28e7b042622714dee8bdd100Le jour se levait sur les pistes de Roissy. La guerre contre le décalage horaire était déclarée. Pas de problème, Audrey avait appris à faire face. Pour l’instant elle suivait la file des voyageurs, êtres endormis et en transition. Contrôle des passeports, récupération des bagages puis sortie dans le froid. Toujours coupable en passant devant la douane, elle réussit cette fois -ci encore à passer tranquille. Il parait que c’était normal, un syndrome quelconque qui devait porter un nom à rallonge du style « syndrome du parfait innocent qui se sent coupable en passant devant les toilettes du commissariat ». De toutes les façons, elle avait anticipé comme d’habitude et donné toutes ses copies de DVD avant de quitter Phnom Penh donc basta, va bene et tutti quanti. Elle rêvait du moment où elle n’anticiperait plus rien, où elle deviendrait animal, où elle n’en ferait qu’à sa tête et déciderait elle même ce qui était grave ou pas. RER, taxi, RER, taxi ? Taxi cette fois -ci. Rien de grave.

A l’envers (1)

alenvers1Décidément cela n’allait pas. Le retard était trop important cette fois-ci. Tous les week-end c’était la même chose, elle voulait enfin commencer à vivre, échafaudant objectifs et principes d’action avant de sortir du lit. Cela lui prenait vraiment trop de temps et au total elle avait le sentiment de tourner en rond dans une cage pourtant ouverte. Bon, on reverrait cela plus tard, pour l’instant elle était attendue.

…à suivre.

Dessin: Jean-Pierre Gibrat.

A l’envers (2)

e29e23e67ced6925dc1d10b629751007Elle sentit le froid lui mordre les joues en se précipitant dehors. Tant mieux, cela lui donnerait bonne mine et puis dans une minute elle serait dans la chaleur des sous-sols. Elle prit la ligne jaune et dû sortir deux fois au cours du trajet. Dans sa précipitation, elle avait repris ses habitudes d’observation. Or dans le métro, elle ne pouvait plus se le permettre sous peine d’identifier trop de types vraiment louches, évidents terroristes, l’obligeant à sortir de sa rame pour attendre la suivante. La solution était pourtant simple: bouquinage obligatoire et inch’Allah. Elle reprit donc sa nouvelle maxime et sortit tête baissée à la station Hôtel de Ville.

…à suivre.

A l’envers (3)

f1d7842f57a519901dfdb12d3cea282cL’allure rapide, elle se dirigea vers l’église Saint-Gervais histoire d’y poser le genou (comme dirait son frère) avant de rejoindre l’ile Saint-Louis. C’était son QG en temps chahutés. La foi des autres lui faisait du bien. Cette gratuité lancée dans l’air lui relevait les idées. Elle savait bien qu’il y aurait la mendiante devant la porte, la mendiante qui bouscule les prières quand on n’a pas donné de ferrailles. Elle fouilla dans sa poche spéciale-pièces-pour-musiciens-sdf. Zut, plus rien. Tant pis et puis cette fois elle ne prierait pas de travers pour autant, au diable les fausses culpabilités. Non, elle ferait trois petites prières en plus pour la mendiante. Tant qu’à marchander autant miser plus gros. Mais ce ne fut pas la mendiante qui arrêta ses pas devant l’église, ce fut la grande silhouette de Jean qui lui lança ce sourire qu’elle aimait tant, celui qui disait :”Viens-là Toi”.

…à suivre.

A l’envers (4)

9e0ba67e44241b8709265142595aa66aElle lui sauta au cou comme à chaque fois et comme à chaque fois il ne voulait plus la lâcher. Leur histoire était un mystère, autant de rires que de fracas. Jean aimait l’Histoire, le temps qui passe et ses grandeurs, alors elle l’emmenait exclusivement dans des cafés portant des références historiques.  Mais cette fois ils n’iraient pas au café Louis-Philippe, ils iraient dans la brasserie qui regarde les grandes pattes arrières de Notre-Dame.  Elle voulait boire une Mutzig avant de partir en Asie et cette brasserie était le seul endroit où elle savait en trouver.  A l’exception bien sûr de cette terrasse à Strasbourg sous ce grand arbre où,  en compagnie de sa mère adorée, elle avait dégusté une choucroute arrosée d’une bière Mutzig dont elle était tombée amoureuse dans cette douce chaleur de fin d’été. Inoubliable. Depuis longtemps, elle avait conclu de tout cela que la vie n’était que subtils détails (et gastronomie) et que du même coup la rédaction en retard de son dernier rapport de mission était logiquement un détail parmi d’autres. Là encore elle verrait cela plus tard car Jean venait de redire avec insistance: “j’ai quelque chose à te raconter”.

…à suivre.

Dessin: Jean-Pierre Gibrat.

A l’envers (5)

9e6dfdf1da1c237bda17531b31f8030d« J’ai quelque chose à te raconter ». Elle songeait au même instant que cela devait être sa phrase préférée. Bien différente de « j’ai quelque chose à te dire » qui semble vous menacer sournoisement; non, là c’était la promesse du mystère, du croustillant, de l’énigme en abîme. Bon à ce rythme là, elle allait encore être déçue par le récit de Jean qui pourtant ne manquait pas d’extravagance. Elle avala une gorgée de Mutzig, prit un bretzel à gros sel dans la boite ouverte sur le comptoir et tendit ses yeux vers Jean: « Je t’écoute ». Il la regarda à son tour avec intensité et commença un peu tremblant son récit. Camille n’en croyait pas ses oreilles.

…à suivre.

A l’envers (6)

f42a8ee39b642486ee51d8bc852d5e3d« Et cette maison est totalement abandonnée ? Avec tous ces objets de valeur à l’intérieur, comme ça ? Offerte aux plus curieux, aux plus voleurs ? » interrogeait Camille. Jean était autant excité que consterné par cette situation. Il avait bien les yeux brillants cependant c’était comme s’il avait découvert les temples d’Angkor et qu’une partie avait été saccagée avant lui. Par ailleurs, son récit montrait déjà un certain attachement à cette maison qu’il venait de découvrir au hasard d’un de ses fouinages qui constituaient le piment instinctif de son existence. « Il faut que tu viennes voir tous les objets que j’ai rapportés, c’est extraordinaire! » Quoi! tu as pris des objets, mais c’est du vol, même si cette maison semble abandonnée! » s’exclama Camille. « Non, c’est du sauvetage! Tu ne comprends vraiment rien. Il faut que tu voies de tes propres yeux, tu comprendras » lui rétorqua Jean en sueur. Camille avait du mal à donner une direction aux multiples questions qui assaillaient son esprit et elle savait que Jean associait facilement question et interrogatoire aussi elle coupa court: « Ok, allons voir les fabuleux objets que tu as rapportés! »

…à suivre.

A l’envers (fin)

2cd324df69021932beabbc03c76d5251Audrey leva les mains de son clavier. Inutile de continuer cette histoire, elle s’arrêterait là. Le personnage de Jean était trop proche de François qu’elle venait de quitter et elle n’avait plus envie de l’embellir. Il fallait avancer, passer à autre chose. Pourtant l’histoire était hors du commun mais retranscrire la réalité qu’elle avait partagée avec quelqu’un d’autre l’obligeait à plus de réalisme et elle en perdait sa légèreté. La narration devenait comme un chemin obligatoire qui lui semblait très ennuyeux. Elle pensait qu’elle devait être fidèle aux faits voire aux détails, cela devenait étouffant, pesant. Audrey décida donc de tout recommencer.

Credit photo:Ramon Casas y carbo.