Le souffle chaud (4)
La puissance de la musique sur l’âme humaine subjuguait toujours autant Audrey. Tous les musiciens peuplant la planète lui semblaient avoir tiré le gros lot en arrivant sur terre. Les compositeurs représentaient la catégorie au dessus, créateurs puissants, inventeurs d’harmonies apaisant ou exaltant les foules comme les coeurs isolés. Certes, parfois dans le métro parisien, un doute surgissait dans les oreilles d’Audrey à l’écoute de quelques performances imposées. Ce bémol s’évanouissait généralement après deux stations. En se rhabillant, Audrey se demandait quel était, au final, son morceau de musique préféré. Elle aurait le temps d’y penser ce soir dans le train qui la ramènerait à Paris.
…à suivre.
Question trop restrictive songeait Audrey en regardant par la fenêtre du TGV. Plusieurs morceaux avaient été importants à différentes époques de sa vie. Le seul dénominateur commun était l’intensité de l’émotion ressentie. Des morceaux de Satie, Mozart, Prokofiev, Pärt, toute la clique des requiem à l’électro en ce moment, en passant par la bossa nova, le jazz vocal, les musiques de film de Max Richter et Hans Zimmer, la liste était longue…Ras le bol de faire ce genre d’inventaire se disait Audrey, même si elle reconnaissait que c’était tout de même l’occasion de se rappeler ce qu’elle aimait, de voir l’évolution de ses préférences musicales aujourd’hui plus goulues, plus sensuelles. Une sorte de souffle chaud sur la nuque.
Vient le vent qui me soutient
Depuis la fenêtre du taxi qui la conduisait à l’aéroport, Audrey observait le va et vient des motos se dirigeant vers les bords du Mékong dans la lumière chaude d’un dimanche soir. Elle avait toujours aimé les dimanches soirs à Phnom Penh. Elle ne savait pas expliquer pourquoi, c’était comme si son coeur était amoureux, gonflé d’attente et d’espoir dans la douce chaleur du soleil descendant. Une empreinte d’un passé lointain.
Dans cette histoire, l’Autre était hostile, définitivement. Cela augmentait mon courage à combattre mes propres faiblesses. Erreur fatale. Il aurait mieux valu fuir vers d’autres soleils et renforcer mes forces sur l’échiquier.
s la nuit était claire. Audrey regardait l’impasse depuis sa fenêtre l’esprit vide pour une fois. Elle était revenue à Paris la veille et les pompiers étaient arrivés en même temps qu’elle. Un homme ivre avait fracassé sa voiture dans l’impasse. Assez juste trouvait-elle, il avait choisi le bon endroit, un cul de sac, impasse Marie Benoist 12eme. Mais ce soir tout était calme en ce 31 décembre. Audrey avait allumé deux bougies pour célébrer le passage vers la nouvelle année. Elle était seule. En fait, non, à bien y réfléchir Audrey ne se sentait jamais seule, il y avait trop de monde dans sa tête et dans son coeur et au total les moments de solitude étaient pour elle plus des moments d’exaltation qu’autre chose. Elle était nostalgique parfois mais cela ne durait pas longtemps avant qu’elle ne trouve une pirouette pour renverser la situation mentalement. Il y avait cette urgence à inventer quelque chose d’incongru, quelque chose qui allait plus haut, qui créait une tension vitale. Elle ré-inventait les choses. Sauf en voyage souvent elle aurait aimé pouvoir partager ce qu’elle ressentait. Cela aurait peut-être été le même silence mais avec Lui, au creux de ses bras, sans mot dire (après moult discussions et rigolades). Au total, son imaginaire débridé était son meilleur compagnon mais également son pire ennemi, paradoxe qui posait souvent problème dans la vraie vie. Audrey le savait bien aussi.
Mais la réalité Audrey en faisait son affaire. Elle avait bien compris que plus on se responsabilisait plus on était vivant. Pétrie de mille peurs, plus irraisonnées les unes que les autres (surtout ces sacrées bougies restées allumées qui allaient faire mourir tout le monde dans l’immeuble, bougies pourtant bien éteintes quand elle revenait sur ses pas pour vérifier), Audrey préférait avancer, même de travers. Personne n’aurait pu imaginer tous les marchandages intérieurs qu’elle devait déjouer et dépasser. Ces peurs, elle connaissait leur origine mais cela ne changeait rien, elles restaient ancrées, une sorte de vieux mammouth des cavernes à l’intérieur d’elle-même. Elle ne savait pas pourquoi mais c’était comme si elle ne grandissait pas à propos de certains sujets. Il était tard déjà, la nuit avait filé à bord de musiques et d’écriture, il était temps de rejoindre ses draps avant le levé du jour. En se couchant Audrey se disait que ce qui était bien tout de même c’est qu’elle se couchait presque toujours avec l’impatience du lendemain, pour prendre son café. Cette impatience était un signe de très bonne santé en tout genre selon elle. La vie était résolument très simple. Et puis demain, elle aurait sa valise à faire aussi. Départ pour l’Asie.
La valise d’Audrey était en fait quasiment prête avec toujours ses mêmes vêtements de missionnaire comme elle disait en rigolant s’imaginant avec mille chapelets autour du cou dans les couloirs des ministères de la santé. Son métier dans l’aide aux pays en développement paraissait excitant pour certains, illusoire pour d’autres, signe de fuite ou de névrose avancée pour d’autres encore. Elle s’en fichait totalement et ce type de questionnement avait été évacué de son esprit depuis bien longtemps. Audrey ne se sentait pas plus utile que les autres et n’espérait pas changer le monde sinon le sien. Au total, elle considérait qu’elle avait l’occupation qui lui convenait et un cercle de personnes autour d’elle qui lui convenait aussi. Généralement des gens positifs et ouverts en dehors de quelques caractériels qui réglaient leurs comptes avec le monde entier sous couvert d’aider les autres. Son métier lui demandait de maintenir son expertise toujours en mouvement et à jour et chaque nouveau pays d’intervention demandait à se réadapter avec humilité. En fait c’était étrange, ce qu’elle faisait lui semblait très naturel, cela devait être comme cela, et un jour elle mettrait en route son projet de pépinière d’agriculteurs au Brésil ou ailleurs et puis elle écrirait sous un grand arbre au bout d’une table envahie par les restes d’un repas animé avec famille et amis. Son rêve depuis toujours. Pour cela, sa stratégie était solide, elle allait gagner au loto et pourrait acheter des terres. Bon ok, elle n’avait pratiquement jamais acheté de billets de loterie mais cela allait changer c’est sur, d’ailleurs elle achèterait un billet au bar au coin de la rue avant de prendre l’avion.