Le baiser

Sur la joue, à la naissance de l’oreille, appuyé et fugace comme un jeu qui annonce la bataille des sens, le baiser était doux et provocateur. Il ouvrait les possibles d’une suite qu’il s’agirait d’imaginer et de vivre au gré des envies mélangées de l’un et de l’autre. La valse mystérieuse de la Vie, rapprochant ou éloignant les coeurs, venait de reprendre.
Peinture: Fabian Perez.

Les mots coulaient de manière saccadée entre les pieds de ce corps plié en deux, endimanché en robe de chambre bleue. Aucun sens, mystère total, tout serait oublié de toutes les façons. Chacun était seul ici, noyé dans sa fragilité humaine, lentement détraqué par le naufrage
44 ans. Déjà 44 ans qu’elle occupait ce corps. Elle l’aimait bien, corps encore souple, félin à la silhouette gracile, un peu androgyne mais pas trop. Elle aimait cette enveloppe légère qui lui permettait le mouvement, entrer, sortir, danser, voler, partir, revenir, éternel balancement dont elle se rassasiait.
6:00 heures, le réveil venait de sonner ou c’était le chat ? Audrey ne savait plus trop mais deux pattes étaient en train de malaxer son bras gauche avec application, tout cela accompagné d’un ronron sonore. Bref, un réveil de luxe laissant quelques traces sur la peau. Aujourd’hui retour au bureau, retour à la vie parisienne qu’Audrey appréciait particulièrement. Une vie de célibataire de luxe, c’est à dire avec multiples prétendants et très peu de contraintes. Cocktail nouveau pour Audrey et qu’elle avait décidé de siroter tranquillement. Elle laissait la Vie lui faire découvrir un homme avec qui elle aurait envie de cheminer à deux, le coeur au chaud et les sens en éveil.
Au final le luxe est très relatif. Celui d’Audrey était plutôt simple et tournait autour de la possibilité d’avoir quelque chose de croustillant à se mettre sous la dent. Le croustillant signifiait pour Audrey quelque chose qui augmentait l’intensité de la vie à un moment donné. Pour résumer, quelque chose qui la rendait plus vivante. En ce moment, le luxe d’Audrey était de prendre un café « allongé » au bistrot du coin avant d’aller au bureau et de s’emparer en premier du Parisien (à défaut du Monde) pour vérifier que les journalistes de France Inter n’avaient rien oublié dans les brèves de l’AFP. Aucun oubli, la météo confirmait une journée maussade en ce milieu de mois d’août. Audrey avait bien pris son parapluie.

Le soleil caressait la peau d’Audrey. Une onde chaude parcourait son corps. Comme une liberté mêlée à un souffle léger. Tout se résumait à ce corps, à cette sensation pleine. Cette sensation d’être pleinement là, de n’avoir qu’à être là.
Les lourds rideaux battaient doucement, poussés par le vent chaud de l’après midi. Audrey sortait de la torpeur si spécifique des siestes d’été. Elle errait encore dans ce rêve dense qu’elle ne voulait pas vraiment quitter.