Bazar et olives noires

Si tout allait bien, Audrey aurait cinquante ans à la fin de la semaine. Le bilan était plutôt bon. Elle se disait qu’elle pourrait expérimenter plus de choses tout de même, que le temps allait passer vite. Elle était d’ailleurs en train de suivre une sorte de cours en nutrition avec mise en pratique. Pour la semaine qui arrivait, il était demandé de renoncer au café et à l’alcool. Sans discussion, et les deux en même temps. Il s’agissait de deux des grands plaisirs d’Audrey qui était restée de marbre en lisant cet ordre terrible. Son cerveau s’était immédiatement mobilisé pour trouver un stratagème, un substitut de haute volée pour s’en sortir. Elle fit des courses illico pour rapporter de la chicorée et avait convenu avec elle-même qu’elle survivrait en mangeant des olives à la grecque (comme Zorba et sa soeur aussi) et en laissant tout en bazar chez elle, histoire de se divertir pour faire face. Le bazar, cela n’arrivait jamais chez elle. Cette semaine s’annonçait résolument étrange.

Partir

Quatre destinations étaient sur sa liste: Istamboul, Le Caire, Abou Simbel, La Valette. Le temps était venu pour Audrey de se diriger vers ces lieux. Son travail la conduirait vers Le Caire mais il faudrait pouvoir aller plus loin au Sud. En attendant, elle venait de décider de partir vers Constantinople cet été. Elle irait déposer sa peine dans les églises byzantines et reviendrait le coeur plus léger. 

Epines noires

Audrey était sans doute trop optimiste sur les relations. Elle ne manquait pas d’espoir, voyait le potentiel énorme en chacun, imaginait toujours de bonnes intentions. Sa grande énergie vitale et son esprit facétieux lui jouaient des tours aussi car elle retrouvait facilement le sourire pour croire qu’une situation pouvait s’améliorer, pour s’amuser de la Vie et remettre de la légèreté là où elle aurait déjà du abandonner. Audrey venait de réaliser qu’il était temps de regarder les choses en face, il n’y avait rien de réciproque ni de respectueux dans cette relation, c’est tout. Ainsi soit-il, elle l’acceptait et laissait la Vie la conduire sur un chemin plus généreux, plus excitant et qui la ferait vibrer en vrai. Heureuse, elle laissait derrière elle ces épines noires.

Illustration: Loui Jover.

Réminiscences – mise en abime

Dordogne, Neuvic, maison de famille. Audrey rangeait de petits objets dans la salle à manger avant d’aller rendre visite à sa mère quand elle passa devant ce fameux miroir. Miroir doré dans lequel, à six ans, elle avait pris conscience du grand jeu de la Vie. En s’amusant avec les angles biseautés et un autre miroir, elle s’y était vue démultipliée à l’infini et avait compris ce jour là qu’elle était une conscience détachée et que tout n’était qu’illusion ou magie. Si elle pouvait voir son reflet se répéter en série, alors la Vie n’était qu’une histoire de perspective. Revoir ce miroir la plongea dans un abysse réflexif qu’elle remonta sur le champ, l’oeil accroché par le plateau du jeu d’échec qui trainait sur la table derrière elle. Elle aurait tellement aimé pavaner dans le petit cercle de ce jeu validant l’intelligence de n’importe quelle personne. Hum, crise d’ego sans intérêt, Audrey sortit mettre le nez dans une “bellis perennis” sous le soleil irrésistible du printemps. 

Illustration: Amita K. Patel.

L’élan

Qu’allait-elle apprendre aujourd’hui ? Question coutumière pour Audrey, notamment le samedi matin. Hier elle avait découvert une citation de Charles Bukowski qui lui avait beaucoup plu “Le problème est que nous cherchons quelqu’un pour vieillir ensemble, alors que le secret est de trouver quelqu’un avec qui rester enfant. “ Cela lui semblait si vrai. Ce matin, elle trainassait avec son café à la main et avec cet appétit très subtil, indescriptible signe avant-coureur de plaisir, qui s’installait en elle. C’était le signal de l’envie de créer, créer un truc, n’importe quoi, et en général cela indiquait le moment de se mettre à écrire. C’était le retour de cet élan joyeux, le retour du désir qui montait, annonçant une expérience nouvelle. Elle jeta les premiers mots sur le papier: “…et enfin je n’avais plus peur de tout perdre”.

Illustration: John Larriva.

Overdose

Audrey ne supportait plus ce monde physique rétréci. Les grands voyages, les départs, les retours lui manquaient viscéralement. La routine du matin au café avec le journal la faisait rêver. Les yeux fermés, elle gonflait son coeur, emplissait son corps d’oxygène et s’échappait très loin. La tour de contrôle était devenue aveugle, l’horizon était bouché mais elle émergeait au dessus des nuages grâce à la musique. L’alcool aurait pu être utile mais “on n’allait pas jouer comme ça”, s’était -elle dit. Elle se laissait dériver jusqu’au moment où la lionne viendrait lui arracher la peau du cou pour qu’elle se relève, qu’elle remette sa couronne sur sa tête. Audrey se retrouvait entourée par un jaguar noir lui conseillant de ne pas déchiqueter les autres avec ses mots et cette lionne majestueuse qui lui disait “ maintenant, tu te calmes”. Cet imaginaire la sauvait. Une double vie était en cours. 

Illustration: Chris Anne. Muse tarot.

L’éternité

Heureuse et pleine de défauts. Etre aimée, pleine de défauts. Ou plutôt, s’aimer elle-même pleine de défauts, d’insuffisance, de petitesse, de mesquinerie, de peur, de panique, de regret, de culpabilité, de renoncement, d’outrage, de vulgarité, et le pire selon elle, de méchanceté. Hum, la liste était longue. Audrey aimait cette liste déjà, elle savait qu’elle était tout cela et tout le reste aussi. La lumière qui vient après l’ombre, la générosité avec l’avarice, la flexibilité avec la droiture, la douceur avec la sévérité, la rebellion avec la règle, la gentillesse avec la brutalité, la grâce après la petitesse, quel subtil équilibre. Elle ne voulait plus être qu’une seule chose, parfaite ou imparfaite, elle se le répétait si souvent. Audrey avait le sentiment d’avoir besoin d’une éternité encore pour s’expérimenter elle-même.  Et pourtant la vie allait ralentir, elle devait s’enfermer encore une fois, le cercle du nouveau allait se rétrécir pendant ce confinement. Mais c’était décidé, elle en ferait un renouveau, en partie virtuel certes, mais ressenti. 

La percée (arcane XI)

Osho Zen Tarot - 11_ Arcano Maior ― RupturaTout prenait sens. Tout se dénouait. Dorénavant la seule ligne directrice était d’être elle-même, de s’éprouver dans toutes sortes de situations. Si simple, si évident, n’est-ce pas? Audrey avait mis 48 ans à intégrer cela physiquement et pas seulement intellectuellement. Elle n’avait jamais triché avec elle-même mais s’était beaucoup “entravée”. La tension interne devenait exagérée, tant de sérieux, de fiabilité côtoyant tant d’excès, tant de vie fantasmée libre, sans limite, une vie facétieuse et tendre, une vie intense et sensuelle, une drogue permanente, une vie pouvant devenir sage car pleinement vécue. Il était grand temps de sortir de sa cachette.  Le Nouveau devait devenir la règle pour trouver des miroirs et inspirations à travers chacune des rencontres, chacune des situations qui allait extraire, révéler une partie encore en sourdine. La tête renversée, Audrey riait à gorge déployée, un sentiment de liberté parcourait son corps avec une résonance sans précédent. Une crise d’adolescence à grand retardement venait de débuter.

Le Nom de la rose

Le succès inattendu du « Nom de la rose », le chef-d’œuvre d’Umberto EcoAudrey était coincée à Paris alors qu’elle aurait du rallier la Dordogne pour le 14 juillet. La Vie en avait voulu autrement et elle était maintenant en train de câliner son chat qui venait de rentrer de la clinique vétérinaire. L’été s’était installé dans la capitale. Audrey savourait ce temps paisible entre gym, café de l’industrie, promenade avec les copains copines, conférences sur Youtube, lectures matinales et nocturnes. Elle apprenait. Elle se sentait comme un moine enlumineur dans le scriptorium du Nom de la rose. C’était un de ses sentiments préférés d’ailleurs. Le Monde pouvait tourner, elle allait à son rythme ayant l’impression qu’elle allait découvrir un mystère. Mais cette fois-ci, la chaleur des nuits d’été ajoutait d’autres songes qu’elle aurait voulu retenir.

« Reset button » ?

Awesome Wallpapers - wallhaven_ccEnfin la liberté retrouvée ! Pas de permission à écrire, pas d’heure à préciser sur un bout de papier absurde. Et pourtant Audrey se sentait comme intimidée en sortant de chez elle. La vue des passants avec des masques écrivait en gros dans sa tête “mais qu’est ce qu’on a foutu pour en arriver là!”. Son coeur se serrait, elle avait honte de la société humaine et d’elle-même. A force de faire les mauvais choix, ceux qui nous séparent de la nature, on s’était mis dans de beaux draps. Mais le grand jeu de la Vie poursuivait son cours et Audrey était bien décidée à faire des choix différents en marchant sur cette Terre. Une bonne dose de volonté et de courage allait lui être nécessaire.   

Note: pour Karin.