Bazar et olives noires

Si tout allait bien, Audrey aurait cinquante ans à la fin de la semaine. Le bilan était plutôt bon. Elle se disait qu’elle pourrait expérimenter plus de choses tout de même, que le temps allait passer vite. Elle était d’ailleurs en train de suivre une sorte de cours en nutrition avec mise en pratique. Pour la semaine qui arrivait, il était demandé de renoncer au café et à l’alcool. Sans discussion, et les deux en même temps. Il s’agissait de deux des grands plaisirs d’Audrey qui était restée de marbre en lisant cet ordre terrible. Son cerveau s’était immédiatement mobilisé pour trouver un stratagème, un substitut de haute volée pour s’en sortir. Elle fit des courses illico pour rapporter de la chicorée et avait convenu avec elle-même qu’elle survivrait en mangeant des olives à la grecque (comme Zorba et sa soeur aussi) et en laissant tout en bazar chez elle, histoire de se divertir pour faire face. Le bazar, cela n’arrivait jamais chez elle. Cette semaine s’annonçait résolument étrange.






Tout prenait sens. Tout se dénouait. Dorénavant la seule ligne directrice était d’être elle-même, de s’éprouver dans toutes sortes de situations. Si simple, si évident, n’est-ce pas? Audrey avait mis 48 ans à intégrer cela physiquement et pas seulement intellectuellement. Elle n’avait jamais triché avec elle-même mais s’était beaucoup “entravée”. La tension interne devenait exagérée, tant de sérieux, de fiabilité côtoyant tant d’excès, tant de vie fantasmée libre, sans limite, une vie facétieuse et tendre, une vie intense et sensuelle, une drogue permanente, une vie pouvant devenir sage car pleinement vécue. Il était grand temps de sortir de sa cachette.
Audrey était coincée à Paris alors qu’elle aurait du rallier la Dordogne pour le 14 juillet. La Vie en avait voulu autrement et elle était maintenant en train de câliner son chat qui venait de rentrer de la clinique vétérinaire. L’été s’était installé dans la capitale. Audrey savourait ce temps paisible entre gym, café de l’industrie, promenade avec les copains copines, conférences sur Youtube, lectures matinales et nocturnes. Elle apprenait. Elle se sentait comme un moine enlumineur dans le scriptorium du Nom de la rose. C’était un de ses sentiments préférés d’ailleurs. Le Monde pouvait tourner, elle allait à son rythme ayant l’impression qu’elle allait découvrir un mystère. Mais cette fois-ci, la chaleur des nuits d’été ajoutait d’autres songes qu’elle aurait voulu retenir.
Enfin la liberté retrouvée ! Pas de permission à écrire, pas d’heure à préciser sur un bout de papier absurde. Et pourtant Audrey se sentait comme intimidée en sortant de chez elle. La vue des passants avec des masques écrivait en gros dans sa tête “mais qu’est ce qu’on a foutu pour en arriver là!”. Son coeur se serrait, elle avait honte de la société humaine et d’elle-même. A force de faire les mauvais choix, ceux qui nous séparent de la nature, on s’était mis dans de beaux draps. Mais le grand jeu de la Vie poursuivait son cours et Audrey était bien décidée à faire des choix différents en marchant sur cette Terre. Une bonne dose de volonté et de courage allait lui être nécessaire.