« Fearless Voyage »

Selon son frère, Audrey était dans la catégorie « qui a peur de son ombre ». Malgré les rebellions intérieures continues, elle devait bien admettre que souvent elle s’asphyxiait elle-même avec des peurs irrationnelles ou des obligations de bienséance. Mais la rage montait depuis des années maintenant, et cette année elle choisirait les habits du fils prodigue. Elle allait « coller au vent » comme diraient certains. Audrey éclata de rire. L’année 2026 s’annonçait délicieuse.

Suggestion musicale: Fearless Voyage de Tiko Tiko.

Automne – l’éclat et la mélancolie

L’automne embrasait déjà le liquidambar au fond du jardin. Les ondées claires lessivaient le ciel, qui se striait de lanières orangées entre des nuages timides glissant dans le vent des hauteurs. Cette saison faisait décidément lever les yeux vers les cimes, et plus tard ferait scruter les sous-bois pour dénicher les champignons tant convoités. La nature semblait s’étirer partout, et l’on devait se hâter de savourer ses odeurs avant que l’hiver ne les enfouisse.

Cataracte

L’eau était trouble mais Audrey y voyait clair. Son cœur avait failli être englouti, comme la deuxième cataracte du Nil, mais elle avait su relever le front à temps. Maintenant tout s’ouvrait, elle était autonome intérieurement, le monde des possibles venait de s’élargir à un niveau rare d’intensité. Audrey savait bien que la Vie était une suite de surprises pour ceux qui décidaient d’accueillir le présent. Pour l’instant, son présent à elle, c’était l’excitation d’écrire un texte autour d’un mot qu’elle aimait, portée par ses souvenirs du Caire.

Excès, encore et toujours ?

Ça y est, Audrey était amoureuse. Amoureuse d’une chanson, d’un musicien. C’était vrai de vrai. A l’exception de sa mère (depuis le paradis), personne ne comprendrait l’intensité de tout cela, elle le savait bien. Audrey venait de découvrir « par hasard » le titre « One World » de John Martyn et n’arrivait plus à atterrir. Quelque part cela l’arrangeait bien car les nouvelles du monde n’étaient pas bonnes et quelques contraintes administratives lui tombaient dessus au travail. Audrey se demandait s’il valait mieux vivre une vie de virtuosité et d’excès comme John Martyn ou être plus sage pour durer plus longtemps sur cette terre. Vaste question. Les deux options lui plaisaient beaucoup.

Apprendre

Audrey était heureuse. Elle déambulait dans la vie, s’expérimentant elle même, mais pas assez à son goût. Elle avait entendu des sportifs de haut niveau parler d’excellence, des scientifiques aussi. Cela lui faisait envie. Elle voulait apprendre, apprendre, apprendre, connaître de nouveau l’âpreté de l ‘effort, la non immédiateté des choses, le temps nécessaire, la satisfaction de persévérer. Audrey était devenue fainéante voire inerte. Bon, le bilan était très exagéré mais le danger de l’ennui était bien là, tapi au coin de son appartement. Elle avait décidé de mettre tout cela en mouvement. Elle se souvenait des « Dialogues avec l’Ange » par Gitta Mallasz, « le Nouveau » devait être choisi et re-choisi sans cesse!

Excès en tous genres

Cela recommençait, ce soir Audrey avait envie de tout casser. Difficile à expliquer. Elle oscillait entre le désir de devenir ditactrice du monde (ahahah) tellement elle en avait marre de tout ce bordel, cette complexité qui clouait tout le monde au sol et celui de s’exiler dans une grotte dans le désert. C’était surement l’effet du 14 juillet et des feux d’artifice ou de la musique électro qu’elle écoutait. Cela irait mieux demain. Elle repenserait à la métaphore du roseau. Hum pas certain, la posture du roseau commençait à l’ennuyer. Action ?

Musique: Fknow it. Swimming Paul.

Fin.

Audrey venait de boucler trois rapports de mission qu’elle devait à son ancien employeur depuis avril 2021! Ces rapports étaient presque complets mais pourtant inachevés et non transmissibles en l’état. Un grand classique pour Audrey qui éprouvait beaucoup de difficultés à mettre un point final aux choses. Ce samedi d’avril 2023, elle avait dû se battre contre ses plus féroces démons pour mettre fin à cette situation. Elle avait réussi. Par la même occasion, elle venait de mettre symboliquement un point final à une époque de sa vie, certes belle mais qui faisait écho à une ancienne version d’elle-même. Audrey ressentait un délicieux sentiment de soulagement, elle savait que cette libération ouvrait la voie à des libérations plus grandes encore. Les bras déployés, elle dansait dans son salon pour fêter un vrai nouveau départ, plus rien ne la retenait !

Musique à écouter: Introspective. Laake.

De passage sur terre

Salle Pleyel – vendredi 16 septembre 2022. Audrey sortait d’une semaine de travail intense et venait de recevoir un rappel pour un concert qu’elle avait réservé fin 2019 et qui avait lieu ce soir ! Quelle bonne surprise ! Elle avait couru pour s’y rendre et se retrouvait assise devant les pianos à queue et électro. de Jon Hopkins. Elle ne l’oublierait pas. Ce fût comme un rêve de lumières associé à une transe. En voyant Jon H., courbé sur son piano, qui tenait au bout de ses notes tous les coeurs présents dans la salle, Audrey avait été traversée par un sentiment de détachement total. Une prise de distance immense. Elle s’était sentie de passage sur terre. Tout lui semblait beau, poétique et éphémère.

Transe poétique

Depuis quelques années déjà, Audrey ne lisait plus de fiction, ni de poésie. Elle savait qu’elle ne voudrait plus aller travailler si elle poursuivait la lecture de « Cent ans de solitude » de G. Garcia Marquez dont le réalisme magique la propulsait dans un monde parfait pour elle, ou « Tendre est la nuit » de F. Scott Fitzgerald dont le ciselé du phrasé, l’écriture en dentelle qui décryptait toutes nuances psychologiques, la faisaient chavirer. Idem pour toute forme de poésie, notamment orientale, qui caressait sa sensibilité comme une seconde peau, profonde et sensuelle, créant une sorte d’extase à fuir. Mais ce soir, Audrey avait décidé de changer tout cela, elle lirait et s’habillerait de ses lectures pour aller dans le monde, les pieds bien ancrés sur cette terre.

Fresque du climat

Audrey venait de participer à une « fresque du climat » dans le cadre de son travail. Percutant, simple, pour réaliser que nous étions tous en perdition de manière aveugle. Il nous restait trois ans pour maintenir un seuil d’émission carbone qui puisse nous (et tout le vivant) sauver d’une hausse de température mortelle. Audrey savait tout cela déjà mais elle était ressortie de l’exercice assommée. Embrasser une carrière politique allait être la seule solution et acheter une nouvelle paire de chaussure était maintenant interdit. Etrangement cela avait suscité une humeur de défi qui la sortait d’une certaine apathie qu’elle ne comprenait plus. Telle était la condition humaine, l’ennui restait l’ennemi numéro un de toute vie